Titan Noir

Florence Aubry

Rouergue, 2018

Il va lui faire du mal et je pense qu’ils le savent. Ça va arriver, malgré lui. Un jour, ses gestes seront les mêmes que tous les autres matins, la fille ne fera rien de plus et rien de moins, la journée se déroulera comme toutes les autres journées, avec ses foutus points d’orgue toutes les heures… onze heures… quatorze heures… Il y aura toujours sa gentillesse, sa voix douce, sa main confiante, son sourire grand et franc, et pourtant il lui fera du mal.

 Après son bac, Elfie se trouve un job d'été dans un parc océanographique. Très vite, on lui propose de devenir dresseuse d'orques. Un boulot de rêve, croit-elle. Elle croit aussi qu'ils sont amis, Titan et elle. Elle croit que dans ce parc, les animaux sont heureux. 

Mais, si vous ouvrez ce livre, vous y lirez des pages noires. Vous y lirez la véridique histoire de cette orque magnifique, Titan, l'histoire très sombre de la souffrance des cétacés en captivité. 

Ce roman est inspiré de l'histoire vraie de l'orque tueuse Tilikum.

 

Un incroyable roman à deux voix sur la condition des animaux marins en parc aquatique.

L'alternance entre l'histoire personnelle d'Elfie , sur page blanche, et celle racontée par un vieil homme qui porte la voix d’Oscuro/Titan, sur page noire, donne de la profondeur et du contraste à l'histoire.

 

Je tiens cependant à préciser que la violence est très présente dans ce récit : elle est parfois décrite précisément, mais souvent sous entendue. A notre imagination de faire le travail, la mienne a été très (trop ?) réceptive. 

 

"Les mots de sa langue maternelle sont son dernier trésor. Ils sont, avec ses pensées, avec ses souvenirs, ce qu'on ne peut pas lui prendre. Tout un univers d'amour, de liberté. Je dis les mots, mais bien sûr ce sont en réalité des sons, des milliers de sons qu'aucun être humain ne peut comprendre. Des mots que les autres épaulards ne comprennent pas non plus. Parce que dans leur monde, les sons appartiennent à une famille, à un clan."

 

Vous croyiez succinctement connaître la douleur que ressentent ces animaux en captivité ? Il n’en est rien. Ce ne sont pas seulement des créatures gigantesques et magnifiques enfermées dans un bassin 10 fois trop petit, ce n’est pas seulement le quotidien abrutissant et les mêmes journées qui s’enchaînent. Dans ce roman nous découvrons chaque parcelle de la souffrance qu’éprouvent ces bêtes, jour après jour, inlassablement.

L’eau, beaucoup trop chaude, le chlore qui brûle la peau et les yeux, les flashs qui éblouissent des appareils photos des clients, leur odeur de gras, la musique répétitive et assourdissante ; mais aussi l’angoisse de la nuit, l’angoisse de se faire une fois de plus mutiler par ses congénères, l’angoisse de n’avoir personne avec qui communiquer, et d’être seul.  L’envie d’échapper à ce quotidien qui tue à petit feu. L’attente de la mort.

 

"Il montre la souffrance béante. Il exhibe le mal qu'ils lui ont fait. Il se révolte, il se débat, il montre combien il est vivant."

 

La tristesse et la colère exacerbée de l’orque sont souvent développées par le mystérieux narrateur, et nous découvrons au fil des pages les réels enjeux des gérants du parc, l’argent, qui conduit à une exploitation sans répit des animaux. Puis, sans transition et contrastant avec, le comportement joyeux et faussement naïf d’Elfie la jeune dresseuse, ce qui accentue d’autant plus le malaise du lecteur, témoin muet de cette violence continue.

 

"Ça doit être un concours, entre eux, je ne sais pas, ces photos. Ça sert à quoi de se fabriquer des souvenirs de ce spectacle si affligeant ? Comment peut-on désirer posséder des images de ce qui se passe ici ?"

 

L’intrigue monte crescendo et nous glace le sang.

Elfie va-t-elle réaliser l’envers du décor de ce parc, les traitements atroces dont sont victimes les animaux ? Oscuro va-t-il céder à ses pulsions de rage pour la race humaine ? Est-il seulement possible d’imaginer une happy-end ?

 

L'écriture de Florence Aubry est sublime, concise et fluide. Les mots qu'elle utilise, à travers le narrateur surtout, sont parfaitement choisis et atteignent leur but.

Certes, un coup de cœur assez noir, mais je pense, et j'espère sincèrement que ce roman aura un succès mérité, car les valeurs qu'il défend sont d'une beauté à couper le souffle, et cette cause gagnerait à être démocratisée. C'est une lecture nécessaire, qui émeut aux larmes et pousse à réfléchir sur la condition des animaux en captivité, et invite par la même occasion le lecteur à se remettre en question.

 

Proposé par Clarisse

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